Le lycée dans la spirale

M Blanquer est un très bon connaisseur du lycée, sans doute plus que de l'élémentaire. Il en maitrise au millimètre les habitus, les fonctionnements, les enjeux cachés, les impensés. Aussi mène-t-il sa réforme avec une habileté infinie et un art machiavélique consommé. Ce serait admirable dans une pièce de Shakespeare, mais ça engage tant de choses.

Ceci dit, pour peu qu'on soit un peu habitué à ce type d'établissement, quand on essaie de trouver une cohérence à l'ensemble, on la trouve et on en frémit. Il s'agit ni plus ni moins de faire du lycée un centre de tri systématique des élèves, avec pour objectif, in fine, un processus de reproduction sociale parfaitement assumé, dans la droite ligne du surmoi napoléonien de ces établissements, dont on n’arrive décidément pas à se débarrasser. Ça passe par deux démarches : à l’extérieur, un processus quasi orwellien de désexplicitation, si on me permet le néologisme. Sous prétexte de souplesse, on efface tous les mots, ce qui fait croire qu’on efface les choses.

Pour cela, plusieurs axes sont travaillés selon un mode en quelque sorte spiralaire.

D'abord, le sens du mot lycée : quand il communique, M Blanquer utilise le terme lycée, mais quand on regarde dans le détail, il ne parle que du lycée général. Le lycée technologique n'est modifié qu’à la marge et pour coller au projet, le lycée professionnel, entièrement coupé des deux autres dans les procédures, est pilonné à l'arme lourde. C’est malin : les gens à qui M Blanquer s'adresse (journalistes influents, alliés et adversaires politiques, corps de direction...) sont presque tous passés par la voie générale et n'ont pas les réflexes qui permettrait de voir ce premier niveau de supercherie.

La seconde spire est plus étroite, à l'intérieur de ce qu'il reste (le lycée général, soit quelque chose comme 40% des élèves, chiffre à vérifier), elle réside dans l’effacement des séries. Jusqu'ici elles sont au nombre de trois : S (scientifique), ES (économique et sociale), L (littéraire). Sur le papier, c'est très joli : selon leurs affinités, leurs intérêts, leurs curiosités, les élèves choisissent la filière qui les intéresse. Sauf que voilà, chaque année, c'est la filière S qui emporte la palme. Ce n'est évidemment pas par goût pour les sciences et les mathématiques, c'est explicitement (comme le disent aussi bien les élèves que les parents, et dès la seconde) parce que c'est la série qui "a le plus de débouchés". Du coup la série ES marche quand même mais la série L s'effondre, non parce que son contenu n'intéresse pas les élèves mais à cause de la supposée absence de ces fameux "débouchés".

Des profs de lettres s'en émeuvent, on bavarde sur la perte du sens du littéraire, les smartphones et autres consoles de jeux, la culture du zapping, et bla bla bla. Pendant ce temps, entre les filières s'organisent déjà, parmi les élèves, de véritables réflexes de classe, dans tous les sens du terme. Je n'ose vous dire ce qu'on peut entendre dans la bouche d'élèves de S sur les L, et réciproquement. Et je ne parle pas des élèves de séries technologiques. Chez les parents, idem. Chez les profs ? Trop souvent, idem aussi. N'ai-je pas entendu, en Conseil Pédagogique, un professeur protester contre la "STMGisation" du lycée ? (STMG : sciences et techniques du management et de la gestion, la lie, vous dis-je !)

M Blanquer surfe sur la vague : il s’affiche scandalisé par cette inégalité entre les filières, désireux que les élèves puissent choisir leurs enseignements selon leurs souhaits, il supprime donc les séries. Il peut alors vendre un lycée modulaire, qu’il présente comme plus égalitaire. Les séries sont remplacées par des enseignements de spécialité, entamés dès la première. Il faudrait développer, mais en gros on retrouve les disciplines habituelles (maths, sciences physiques ou SVT, plusieurs langues vivantes, etc.) On est évidemment tenté d’y croire, on rêve d’un lycée modulaire, qui abolisse les hiérarchies symboliques et permettent de construire des parcours d’exploration à partir des curiosités de chacun, un de mes élèves de seconde à par exemple proposé, comme vœu provisoire, SVT et espagnol. Vous imaginez, tout ce qu’on pourrait faire, y compris sur le plan de « l’employabilité », si on maitrise les connaissances et les enjeux de la SVT et de l’espagnol ?

Sauf que voilà la troisième spire de la supercherie : la réforme ne vient pas seule, elle arrive avec une réforme de l'orientation post bac qui s'appelle Parcoursup et qui prend elle aussi la forme d'un voile jeté sur les procédures. En gros, les formations du supérieur doivent sélectionner les bacheliers qu’elles recevront. Pour cela, elles définissent des "attendus" qui permettront d’alimenter les algorithmes et les commissions – quand celles-ci arrivent à fonctionner. Ces attendus ne sont pas complètement libres, ils s'insèrent dans un "cadrage national" qui est publié : il fait 105 pages, les formations n'y sont pas classées par ordre alphabétique, et toutes n'y sont pas (un de mes élèves de seconde n'a pas trouvé les attendus des écoles d'architecture par exemple). Moi qui m’occupe d’orientation depuis plusieurs années et commence donc à connaitre deux ou trois ficelles, j’ai du mal parfois à m’y retrouver. Je vous rappelle que pendant ce temps-là on efface de la carte les Centres d'Information et d'Orientation, comme si ce n'était pas déjà assez obscur.

En tout cas, ce cadrage national, pour chaque formation, colle bien avec les enseignements de spécialité. Par exemple pour entrer en licence mention économie, on demande notamment de :

Disposer de compétences mathématiques et statistiques indispensables à l’économie et à la gestion
Savoir mobiliser des compétences d’expression écrite et orale et de raisonnement logique afin de pouvoir argumenter un raisonnement conceptuel
Disposer d’une culture générale
Disposer de compétences en langue anglaise
Ce qui colle avec les enseignements de spécialité suivants : mathématiques ; Humanités, littérature et philosophie ; Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques ; Langues, littérature et culture étrangère anglais ; Sciences économiques et sociales.

Autrement dit, les élèves devront, dès la seconde, voire dès la troisième, savoir quelles études ils veulent faire après le bac, histoire de ne pas se fermer tout de suite les portes en ne choisissant pas certains enseignements de spécialité. Pour le dire simplement, mon élève qui aime la SVT et l’espagnol n’aura aucun « débouché ». Or ces enseignements de spécialité ne seront accessibles que sur avis du conseil de classe de seconde, dont on sait combien les décisions peuvent être aléatoires. Et si on regarde les programmes, on constate qu’ils sont, chacun dans leur domaine, particulièrement pointus, on imagine aisément les refus qui vont émerger, autour de la formule « cet.te élève n’a pas le niveau » et de toutes ses variantes.

Ainsi, en croisant les attendus et les enseignements de spécialité, on remarque que les programmes proposés effacent en effet les séries telles qu’on les connait aujourd’hui, mais pour mieux en installer d’autres, plus sélectives et plus fermées encore, dans un système peu clair, que ne maitriseront que ceux qui disposeront d’une solide connaissance du système. Loin d'ouvrir l'éventail des possibles, l'ensemble aboutit, bien au contraire, à fermer toutes les possibilités de passerelles. Les choix seront figés dès la fin de la seconde et se restreindront encore en fin de première avec la nécessité de renoncer à un des enseignements de spécialité choisis.

Et encore, Spire 3bis, les élèves ne peuvent choisir en première que trois enseignements de spécialité et doivent encore renoncer à l’un d’entre eux à l’entrée en terminale, ce qui signifie que même un choix bien renseigné et bien construit n’est pas une garantie de poursuite d’études dans la formation choisie.

Bref, comme on dit parfois, à chaque étape de ce « parcours » les élèves entendent des portes leur claquer violemment au nez. C'est pour ne pas être ceux qui les claquent que des professeurs principaux de seconde démissionnent collectivement, refusent de publier les notes, voire de siéger dans les conseils de classe. Mouvement dont on espère qu’il se développera tant l’enjeu est ici essentiel.

Il doit être possible, cependant, de subvertir ce système, mais on ne pourra le faire qu’à l’échelle interniveaux, de la troisième aux universités qui ont refusé de rendre les attendus de Parcoursup, je crois qu'il y en a, sans oublier le lycée pro. À l'intérieur de chaque niveau et de chaque voie, nous sommes coincés, mais en changeant notre rapport aux élèves lors des décisions d’orientation, en jouant sur les attendus dans le supérieur, en élaborant des évaluations qui prennent en compte la nécessité de laisser ouvertes le plus grand nombre de portes et d’amener des élèves là où, précisément, on ne les « attend » pas tant que ça, on pourrait entamer un processus de longue haleine mais enthousiasmant de neutralisation de ce projet aux accents dystopiques (je pèse mes mots).

Mathieu Billière

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