Fascinant, le cours de français?

Récemment, j’ai eu l’occasion de questionner Grégory Chambat et Philippe Meirieu (1) sur la fascination des médias et par là, de beaucoup de familles, face à certains courants et pratiques dans le champ de l’éducation : méthode Montessori, lever de drapeau en chantant la Marseillaise, neurosciences… Tous deux ont expliqué la nécessité de déconstruire ces fascinations et de proposer d’autres voies pour défendre et faire évoluer une école publique dont les finalités devraient être plus de solidarité, d’égalité et d’émancipation pour les jeunes. Cela m’a amenée à m’interroger sur la fascination qui peut également opérer autour du cours de français. Qu’est-ce qui fascine dans l’enseignement du français ? Qui est fasciné·e et pourquoi ? Qu’est-ce que cela implique, que d’être fasciné·e ? La fascination : Partons de la définition du mot « fascination ». Selon le Trésor de la Langue Français, la fascination, c’est l’« attrait irrésistible et paralysant exercé par le regard sur une personne, un animal ». […]

Des descriptifs

Chaque année, pour préparer les oraux de l’Epreuve Anticipée de Français, les professeurs des classes de première préparent un document nommé « Descriptif des lectures et activités » qui contient, classés par séquence, l’ensemble des lectures de l’année, groupements de textes, œuvres intégrales, autres supports (œuvres d’art, films, etc.) et autres activités, comme les sorties, les rencontres. Ce document est une sorte de portrait de l’année de cours, il est massif, au jugé, la moyenne est d’une vingtaine de pages. Signé par l’enseignant et le chef d’établissement, il prend le caractère d’un document officiel et atterrit alors dans les mains des élèves, qui se l’approprient tout de suite, le feuillettent, font quelques remarques. Le moment de la distribution est toujours un peu solennel : en fin d’année, cet horizon lointain et mystérieux, ce fantôme même qu’est l’oral de l’EAF commence à prendre forme. Du coup, il peut servir de support à un bilan […]

Et l’école, dans tout ça ?

En 2005, j’étais professeur dans un collège de la banlieue parisienne, un de ces établissements qui obtient tous les labels : Rep+, Ambition Réussite, ZEP, ZUP, Prévention violence, etc. Le collège était loin de Clichy sous Bois mais au milieu d’un quartier fort justement qualifié de sensible. A Clichy sous Bois, trois jeunes garçons poursuivis par la police s’étaient réfugiés dans l’enceinte d’un transformateur EDF. Deux sont morts. L’atmosphère de l’époque, dans lesdits quartiers, était assez tendue : M Sarkozy, alors ministre de l’intérieur en pré campagne pour les présidentielles de 2007, usait depuis quelques temps de la tactique du feu sur la braise. Après avoir démantelé la police de proximité en même temps qu’il renforçait la répression massive du trafic de drogue, il venait de prononcer deux formules radicales. En juin à La Courneuve, il déclarait vouloir « nettoyer la cité au Kärcher », le 25 octobre, deux jours avant les événements de […]

Les prénoms : du rejet au désir de (re)connaître

« Madame, on prend une feuille simple ou une feuille double pour le contrôle ? » A question banale, réponse banale : « Une feuille double ou deux feuilles simples, ça n’a pas d’importance ». Mais voilà, suivent des rires étouffés, des coups d’œil complices et moqueurs glissés vers les uns et les autres. Quelque chose m’échappe. Devant mon air interrogateur, certains m’expliquent ce qui les amuse : « ben en fait, madame, vous avez dit  » ça n’a pas d’importance ». C’est comme « Sana » ». Sana étant le prénom d’une des élèves de la classe, qui me sourit en me disant « C’est pas grave, madame, j’ai l’habitude ». La plaisanterie est douteuse, certes, même si fréquente chez les adolescents. Je décide cependant de prendre le temps de la réflexion avant de gérer cet incident car il me paraissait assez symptomatique d’un ensemble d’élèves ayant des difficultés à vivre ensemble. Dès le mois de septembre, j’avais effectivement senti une ambiance particulière dans […]

Enseigner la conjugaison comme un système

Les pistes explorées dans cette proposition ont commencé à prendre forme dans mon esprit pendant les cours de Jacqueline Authier-Revuz. Elle sut nous donner les cartes pour explorer les réseaux fascinants de la construction du sens, hommage lui soit ainsi rendu. Le système verbal de la langue française Nous autres, enseignants le français, avons beaucoup de chance : le système verbal de la langue française est profondément cohérent. Une grammaire qui fait autorité depuis sa parution, la Riegel Pellat Rioul, propose une distribution en formes simples et composées. Voici comment sont décrites les formes simples : elles sont « constituées, à tous les modes, d’un radical et d’une désinence soudées ». Les formes composées sont quant à elles décrites comme suit : « Quand l’auxiliaire employé est le verbe être ou le verbe avoir, associés à un participe passé, on parle de formes composées (ou temps composés) du verbe, par opposition aux formes simples. » Dans La […]

Étudier la poésie (1)

Étudier la poésie (1) : Strophes pour se souvenir, de Louis Aragon De la « récitation » traditionnelle dès le primaire jusqu’au commentaire composé au lycée général, la poésie occupe une place variable mais non négligeable dans l’enseignement du français, à travers la mémorisation et l’étude de poèmes ou de textes poétiques, et trop rarement leur production. Pourtant le travail sur et avec la poésie est souvent peu défini dans sa spécificité, s’attachant au contenu du texte plus qu’à sa forme, en dehors de la reconnaissance des normes classiques : décompte des syllabes des vers et typologie des rimes. Or étudier un poème devrait consister avant tout à montrer ce qui, précisément, en fait un poème, et non un simple texte au contenu poétique. C’est à une réflexion sur cet aspect de l’étude de la poésie que s’attache le texte joint ci-dessous, offrant quelques pistes à partir du poème de Louis Aragon intitulé Strophes […]

Du participe passé…

Suite à La Tribune parue le 2 septembre dans Libération, je tiens à apporter quelques éclaircissements et informations supplémentaires sur l’aventure du fameux accord du participe passé qui fait couler beaucoup d’encre et  embarrasse autant les élèves que les enseignants depuis des décennies ! Sans oublier les journalistes dont l’embarras a pu faire l’objet d’un ouvrage ! Tout d’abord j’aimerais rétablir la vérité sur l’origine et la diffusion des recherches concernant cette particularité de l’orthographe du français. Dès les années 80, Henri Bassis proposait déjà dans les stages du GFEN (Groupe Français d’Éducation Nouvelle) de faire d’abord construire  par les enfants la valeur adjectivale du participe passé dans le but de redonner sens à son accord, celui d’un adjectif qualificatif. Mais ce premier pas s’apparentait encore  davantage à une recette dans le sens où il permet  de faciliter le « comment » accorder tous les participes passés, qu’ils soient employés […]

Ouvrir des brèches – Des cours sans entonnoir

Je me suis durant toute ma carrière efforcé de briser le modèle d’enseignement que j’appelais « de l’entonnoir », où un enseignant détenteur du savoir le déverse dans les cerveaux des élèves censés le recevoir. J’ai donc constamment cherché à ouvrir des brèches dans ce système transmissif et mis en place, en particulier, de nombreuses démarches d’enseignement mutuel : faire traiter des parties du cours ou du programme par les élèves, sous forme de comptes rendus de lectures, d’échange d’arguments préparés sur un sujet donné, de présentation et d’explication de textes, d’exposés après recherches, qui étaient conçus pour apporter réellement des connaissances à leurs camarades, etc. Lorsque le programme, très prégnant surtout en lycée, s’y prêtait, je présentais aux élèves le travail prévu pour une période donnée – les textes officiels parleront plus tard de « séquences didactiques » –, les objectifs à atteindre et je les laissais organiser et se partager le […]

Libre expression vs liberté d’expression ?

Pleines de bonnes intention dans leur souci de ne pas laisser l’élève passif ou réduit au rôle de perroquet de la leçon magistrale, nombre de pratiques pédagogiques qui se veulent « alternatives » ont mis en avant le fait de laisser l’élève s’exprimer spontanément, ou même de pousser l’enfant à faire part de son vécu, de son ressenti, de ses impressions et émotions. Il faut que « ça parle », comme le répétait Françoise Dolto après Lacan. Et les sujets proposés aux élèves en rendent compte depuis le traditionnel « racontez vos vacances » jusqu’à « évoquez un souvenir » en passant par « faites part de votre réaction ». Enseignant encore débutant, j’ai un jour de septembre voulu savoir, afin d’organiser au mieux mon enseignement, de quoi étaient capables, en matière d’écriture, les élèves de quatrième avec lesquel-le-s j’allais passer l’année (ce qu’on appellera plus tard une évaluation diagnostique). Je leur ai donc demandé de raconter par écrit un […]

Lecture de Freinet sur l’enseignement du français

Lecture de Freinet sur l’enseignement du français dans les Instructions ministérielles de Jean Zay (24 septembre 1938) En italique les paroles de Freinet, en gras quelques-uns des extraits relevés par Freinet de ces instructions. En 1936, Freinet lance un appel, en écho au Plan d’Études qui vient de transformer les programmes de l’enseignement primaire en Belgique dans un numéro spécial de « L’Éducateur prolétarien » (n° 2, octobre 1936). En 1937, après avoir suivi le cheminement des Actes officiels qui « méthodiquement, sans bruit inutile, mais avec suite et décision, ont modifié si profondément sinon la pratique totale, du moins l’atmosphère de notre enseignement public », Freinet y voit la réalisation progressive du nouveau Plan d’Études Français qu’il réclamait. Le 24 septembre 1938, de nouvelles instructions ministérielles paraissent.  « Oh ! bien sûr, tout n’est pas parfait. Et nous ne nous ferons pas faute de souligner les faiblesses. Mais nous avons du moins, là, une charte précise, […]