Libre arbitre

Le libre arbitre existe-t-il ? Cette question métaphysique est clairement hors de ma portée. Mais s’il existait on pourrait se demander quel rôle l’éducation peut jouer dans le libre arbitre. On peut définir le libre arbitre comme l’exercice intérieur d’un libre examen qui permettrait d’agir selon sa propre volonté et d’assumer pleinement la responsabilité morale voire juridique de ses actes. Que son existence soit ou non démontrée, il est postulé par la justice à partir d’un certain âge qui varie selon les cultures et les lois, ce qui fait qu’à l’inverse de l’adulte majeur, l’enfant en est jugé dépourvu. L’éducation qui s’occupe d’accompagner les enfants vers l’âge adulte joue donc un rôle dans le développement d’un éventuel libre-arbitre. Selon O. Reboul l’éducation des enfants doit prendre «  la liberté pour fin » et ainsi donner « aux éduqués le pouvoir de se passer des maîtres, de poursuive par eux-mêmes leur propre éducation, […]

Le lycée dans la spirale

M Blanquer est un très bon connaisseur du lycée, sans doute plus que de l’élémentaire. Il en maitrise au millimètre les habitus, les fonctionnements, les enjeux cachés, les impensés. Aussi mène-t-il sa réforme avec une habileté infinie et un art machiavélique consommé. Ce serait admirable dans une pièce de Shakespeare, mais ça engage tant de choses. Ceci dit, pour peu qu’on soit un peu habitué à ce type d’établissement, quand on essaie de trouver une cohérence à l’ensemble, on la trouve et on en frémit. Il s’agit ni plus ni moins de faire du lycée un centre de tri systématique des élèves, avec pour objectif, in fine, un processus de reproduction sociale parfaitement assumé, dans la droite ligne du surmoi napoléonien de ces établissements, dont on n’arrive décidément pas à se débarrasser. Ça passe par deux démarches : à l’extérieur, un processus quasi orwellien de désexplicitation, si on me permet le […]

Fascinant, le cours de français?

Récemment, j’ai eu l’occasion de questionner Grégory Chambat et Philippe Meirieu (1) sur la fascination des médias et par là, de beaucoup de familles, face à certains courants et pratiques dans le champ de l’éducation : méthode Montessori, lever de drapeau en chantant la Marseillaise, neurosciences… Tous deux ont expliqué la nécessité de déconstruire ces fascinations et de proposer d’autres voies pour défendre et faire évoluer une école publique dont les finalités devraient être plus de solidarité, d’égalité et d’émancipation pour les jeunes. Cela m’a amenée à m’interroger sur la fascination qui peut également opérer autour du cours de français. Qu’est-ce qui fascine dans l’enseignement du français ? Qui est fasciné·e et pourquoi ? Qu’est-ce que cela implique, que d’être fasciné·e ? La fascination : Partons de la définition du mot « fascination ». Selon le Trésor de la Langue Français, la fascination, c’est l’« attrait irrésistible et paralysant exercé par le regard sur une personne, un animal ». […]

Des descriptifs

Chaque année, pour préparer les oraux de l’Epreuve Anticipée de Français, les professeurs des classes de première préparent un document nommé « Descriptif des lectures et activités » qui contient, classés par séquence, l’ensemble des lectures de l’année, groupements de textes, œuvres intégrales, autres supports (œuvres d’art, films, etc.) et autres activités, comme les sorties, les rencontres. Ce document est une sorte de portrait de l’année de cours, il est massif, au jugé, la moyenne est d’une vingtaine de pages. Signé par l’enseignant et le chef d’établissement, il prend le caractère d’un document officiel et atterrit alors dans les mains des élèves, qui se l’approprient tout de suite, le feuillettent, font quelques remarques. Le moment de la distribution est toujours un peu solennel : en fin d’année, cet horizon lointain et mystérieux, ce fantôme même qu’est l’oral de l’EAF commence à prendre forme. Du coup, il peut servir de support à un bilan […]

Et l’école, dans tout ça ?

En 2005, j’étais professeur dans un collège de la banlieue parisienne, un de ces établissements qui obtient tous les labels : Rep+, Ambition Réussite, ZEP, ZUP, Prévention violence, etc. Le collège était loin de Clichy sous Bois mais au milieu d’un quartier fort justement qualifié de sensible. A Clichy sous Bois, trois jeunes garçons poursuivis par la police s’étaient réfugiés dans l’enceinte d’un transformateur EDF. Deux sont morts. L’atmosphère de l’époque, dans lesdits quartiers, était assez tendue : M Sarkozy, alors ministre de l’intérieur en pré campagne pour les présidentielles de 2007, usait depuis quelques temps de la tactique du feu sur la braise. Après avoir démantelé la police de proximité en même temps qu’il renforçait la répression massive du trafic de drogue, il venait de prononcer deux formules radicales. En juin à La Courneuve, il déclarait vouloir « nettoyer la cité au Kärcher », le 25 octobre, deux jours avant les événements de […]

Les prénoms : du rejet au désir de (re)connaître

« Madame, on prend une feuille simple ou une feuille double pour le contrôle ? » A question banale, réponse banale : « Une feuille double ou deux feuilles simples, ça n’a pas d’importance ». Mais voilà, suivent des rires étouffés, des coups d’œil complices et moqueurs glissés vers les uns et les autres. Quelque chose m’échappe. Devant mon air interrogateur, certains m’expliquent ce qui les amuse : « ben en fait, madame, vous avez dit  » ça n’a pas d’importance ». C’est comme « Sana » ». Sana étant le prénom d’une des élèves de la classe, qui me sourit en me disant « C’est pas grave, madame, j’ai l’habitude ». La plaisanterie est douteuse, certes, même si fréquente chez les adolescents. Je décide cependant de prendre le temps de la réflexion avant de gérer cet incident car il me paraissait assez symptomatique d’un ensemble d’élèves ayant des difficultés à vivre ensemble. Dès le mois de septembre, j’avais effectivement senti une ambiance particulière dans […]

Enseigner la conjugaison comme un système

Les pistes explorées dans cette proposition ont commencé à prendre forme dans mon esprit pendant les cours de Jacqueline Authier-Revuz. Elle sut nous donner les cartes pour explorer les réseaux fascinants de la construction du sens, hommage lui soit ainsi rendu. Le système verbal de la langue française Nous autres, enseignants le français, avons beaucoup de chance : le système verbal de la langue française est profondément cohérent. Une grammaire qui fait autorité depuis sa parution, la Riegel Pellat Rioul, propose une distribution en formes simples et composées. Voici comment sont décrites les formes simples : elles sont « constituées, à tous les modes, d’un radical et d’une désinence soudées ». Les formes composées sont quant à elles décrites comme suit : « Quand l’auxiliaire employé est le verbe être ou le verbe avoir, associés à un participe passé, on parle de formes composées (ou temps composés) du verbe, par opposition aux formes simples. » Dans La […]

Étudier la poésie (1)

Étudier la poésie (1) : Strophes pour se souvenir, de Louis Aragon De la « récitation » traditionnelle dès le primaire jusqu’au commentaire composé au lycée général, la poésie occupe une place variable mais non négligeable dans l’enseignement du français, à travers la mémorisation et l’étude de poèmes ou de textes poétiques, et trop rarement leur production. Pourtant le travail sur et avec la poésie est souvent peu défini dans sa spécificité, s’attachant au contenu du texte plus qu’à sa forme, en dehors de la reconnaissance des normes classiques : décompte des syllabes des vers et typologie des rimes. Or étudier un poème devrait consister avant tout à montrer ce qui, précisément, en fait un poème, et non un simple texte au contenu poétique. C’est à une réflexion sur cet aspect de l’étude de la poésie que s’attache le texte joint ci-dessous, offrant quelques pistes à partir du poème de Louis Aragon intitulé Strophes […]

Du participe passé…

Suite à La Tribune parue le 2 septembre dans Libération, je tiens à apporter quelques éclaircissements et informations supplémentaires sur l’aventure du fameux accord du participe passé qui fait couler beaucoup d’encre et  embarrasse autant les élèves que les enseignants depuis des décennies ! Sans oublier les journalistes dont l’embarras a pu faire l’objet d’un ouvrage ! Tout d’abord j’aimerais rétablir la vérité sur l’origine et la diffusion des recherches concernant cette particularité de l’orthographe du français. Dès les années 80, Henri Bassis proposait déjà dans les stages du GFEN (Groupe Français d’Éducation Nouvelle) de faire d’abord construire  par les enfants la valeur adjectivale du participe passé dans le but de redonner sens à son accord, celui d’un adjectif qualificatif. Mais ce premier pas s’apparentait encore  davantage à une recette dans le sens où il permet  de faciliter le « comment » accorder tous les participes passés, qu’ils soient employés […]

Ouvrir des brèches – Des cours sans entonnoir

Je me suis durant toute ma carrière efforcé de briser le modèle d’enseignement que j’appelais « de l’entonnoir », où un enseignant détenteur du savoir le déverse dans les cerveaux des élèves censés le recevoir. J’ai donc constamment cherché à ouvrir des brèches dans ce système transmissif et mis en place, en particulier, de nombreuses démarches d’enseignement mutuel : faire traiter des parties du cours ou du programme par les élèves, sous forme de comptes rendus de lectures, d’échange d’arguments préparés sur un sujet donné, de présentation et d’explication de textes, d’exposés après recherches, qui étaient conçus pour apporter réellement des connaissances à leurs camarades, etc. Lorsque le programme, très prégnant surtout en lycée, s’y prêtait, je présentais aux élèves le travail prévu pour une période donnée – les textes officiels parleront plus tard de « séquences didactiques » –, les objectifs à atteindre et je les laissais organiser et se partager le […]