Et si on écrivait sur les murs de la classe ? (2)

Résumé du 1er épisode : un texte libre qui fait surgir le débat en 6e, sur les « trucs de filles » et les « trucs de garçons », sur les difficultés à être une fille. Une envie de faire dialoguer les élèves de toutes mes classes, de la 6e à la 3e. Un mur vide dans la salle. Voilà comment est né le mur des débats et comment il a pris vie grâce aux échanges entre les élèves. Lien direct pour lire l’épisode 1 : http://www.lettresvives.org/2019/07/16/et-si-on-ecrivait-sur-les-murs-de-la-classe/ Épisode 2 : La dynamique s’est donc bien enclenchée, les élèves ont totalement pris possession du débat mural et je n’ai rien eu d’autre à faire, dans ces moments-là, que relire leurs écrits et, surtout, observer les attitudes, l’émergence du lien entre les élèves, l’évolution des productions quant à leurs qualités argumentatives et rédactionnelles et leur engagement dans ce travail. En effet, ce qui était à la fois étonnant et […]

Et si on écrivait sur les murs de la classe?

Épisode 1 : Nous sommes vendredi, il est quasiment 16h et nous voici en pleine lecture de textes libres avec les élèves de 6ème. C’est au tour de Fatoumata* de lire le texte qu’elle a fini de recopier dans son cahier d’écrivaine : « Filles VS garçons », tel est le titre, prometteur… Il y est question des préjugés qui entourent les filles. Tout est parti, nous explique-t-elle, d’une remarque faite par l’un de ses camarades : les filles courraient moins vite et auraient moins de force que les garçons. En quelques lignes, Fatoumata expose dans son écrit plusieurs objections et plusieurs exemples pour contredire ces affirmations et conclut sur le fait qu’il n’y a pas de « trucs pour les filles » ni de « trucs pour les garçons ». S’ensuit le moment des échanges sur le texte lu. Généralement, ceux-ci prennent la forme de commentaires sur la qualité de l’écriture, de questions sur le contenu, sur les […]

Pauvre Camus… (1) l’épreuve de français du DNB

Une certaine vision de l’enseignement des lettres Depuis la session 2018, la forme du brevet en français a changé (encore !). La partie portant sur le texte et l’image est composée de deux temps : « Grammaire et compétences linguistiques » et « Compréhension et compétences d’interprétation », présentés dans cet ordre de priorité sur la 1ère page du sujet, ce qui, en soi, est déjà significatif. Cette année, contrairement à l’an passé, les questions de « grammaire et compétences linguistiques » ouvrent l’épreuve et nous font franchir un cap dans la vision de l’enseignement des Lettres qui est transmise à travers cette épreuve nationale : un texte, une image et d’emblée des questions de langue totalement déconnectées de toute compréhension et de toute interprétation. Ici, le texte ne sert, au final, que de support factice à un étiquetage grammatical qui n’a d’autre intérêt que lui-même. Exit donc, le lien entre langue et littérature, entre langue et réflexion critique, […]

Pourquoi je ferai grève lundi, bien que jury d’oral pour l’EAF ?

Parce ce que je considérais au départ comme vraiment difficile ou délicat, s’est progressivement imposé à moi comme une évidence. Lorsque je suis arrivée jeudi matin tôt au lycée Y, je suis tombée sur la proviseur adjointe, fébrile, me demandant de décliner mon identité car « il fallait qu’elle nous  pointe », qu’on lui avait annoncé qu’ « il y aurait des grévistes ». J’avoue avoir été tout à fait surprise par cette nouvelle : il existait donc des collègues qui se donnaient la liberté de s’absenter un tel jour. Le jour des oraux du bac. Mon attention s’est renforcée lorsque j’ai vu en effet les quatre premiers élèves attendant dans le couloir, devant une porte restée fermée, et qu’une collègue contractuelle a déboulé, très remontée, deux heures plus tard pour compenser l’absence du collègue.  Cette  « remplaçante de la dernière heure »  m’avouant avoir failli refusé… Une autre reconnaissait aussi qu’avec un […]

Libre arbitre

Le libre arbitre existe-t-il ? Cette question métaphysique est clairement hors de ma portée. Mais s’il existait on pourrait se demander quel rôle l’éducation peut jouer dans le libre arbitre. On peut définir le libre arbitre comme l’exercice intérieur d’un libre examen qui permettrait d’agir selon sa propre volonté et d’assumer pleinement la responsabilité morale voire juridique de ses actes. Que son existence soit ou non démontrée, il est postulé par la justice à partir d’un certain âge qui varie selon les cultures et les lois, ce qui fait qu’à l’inverse de l’adulte majeur, l’enfant en est jugé dépourvu. L’éducation qui s’occupe d’accompagner les enfants vers l’âge adulte joue donc un rôle dans le développement d’un éventuel libre-arbitre. Selon O. Reboul l’éducation des enfants doit prendre «  la liberté pour fin » et ainsi donner « aux éduqués le pouvoir de se passer des maîtres, de poursuive par eux-mêmes leur propre éducation, […]

Le lycée dans la spirale

M Blanquer est un très bon connaisseur du lycée, sans doute plus que de l’élémentaire. Il en maitrise au millimètre les habitus, les fonctionnements, les enjeux cachés, les impensés. Aussi mène-t-il sa réforme avec une habileté infinie et un art machiavélique consommé. Ce serait admirable dans une pièce de Shakespeare, mais ça engage tant de choses. Ceci dit, pour peu qu’on soit un peu habitué à ce type d’établissement, quand on essaie de trouver une cohérence à l’ensemble, on la trouve et on en frémit. Il s’agit ni plus ni moins de faire du lycée un centre de tri systématique des élèves, avec pour objectif, in fine, un processus de reproduction sociale parfaitement assumé, dans la droite ligne du surmoi napoléonien de ces établissements, dont on n’arrive décidément pas à se débarrasser. Ça passe par deux démarches : à l’extérieur, un processus quasi orwellien de désexplicitation, si on me permet le […]

Fascinant, le cours de français?

Récemment, j’ai eu l’occasion de questionner Grégory Chambat et Philippe Meirieu (1) sur la fascination des médias et par là, de beaucoup de familles, face à certains courants et pratiques dans le champ de l’éducation : méthode Montessori, lever de drapeau en chantant la Marseillaise, neurosciences… Tous deux ont expliqué la nécessité de déconstruire ces fascinations et de proposer d’autres voies pour défendre et faire évoluer une école publique dont les finalités devraient être plus de solidarité, d’égalité et d’émancipation pour les jeunes. Cela m’a amenée à m’interroger sur la fascination qui peut également opérer autour du cours de français. Qu’est-ce qui fascine dans l’enseignement du français ? Qui est fasciné·e et pourquoi ? Qu’est-ce que cela implique, que d’être fasciné·e ? La fascination : Partons de la définition du mot « fascination ». Selon le Trésor de la Langue Français, la fascination, c’est l’« attrait irrésistible et paralysant exercé par le regard sur une personne, un animal ». […]

Des descriptifs

Chaque année, pour préparer les oraux de l’Epreuve Anticipée de Français, les professeurs des classes de première préparent un document nommé « Descriptif des lectures et activités » qui contient, classés par séquence, l’ensemble des lectures de l’année, groupements de textes, œuvres intégrales, autres supports (œuvres d’art, films, etc.) et autres activités, comme les sorties, les rencontres. Ce document est une sorte de portrait de l’année de cours, il est massif, au jugé, la moyenne est d’une vingtaine de pages. Signé par l’enseignant et le chef d’établissement, il prend le caractère d’un document officiel et atterrit alors dans les mains des élèves, qui se l’approprient tout de suite, le feuillettent, font quelques remarques. Le moment de la distribution est toujours un peu solennel : en fin d’année, cet horizon lointain et mystérieux, ce fantôme même qu’est l’oral de l’EAF commence à prendre forme. Du coup, il peut servir de support à un bilan […]

Et l’école, dans tout ça ?

En 2005, j’étais professeur dans un collège de la banlieue parisienne, un de ces établissements qui obtient tous les labels : Rep+, Ambition Réussite, ZEP, ZUP, Prévention violence, etc. Le collège était loin de Clichy sous Bois mais au milieu d’un quartier fort justement qualifié de sensible. A Clichy sous Bois, trois jeunes garçons poursuivis par la police s’étaient réfugiés dans l’enceinte d’un transformateur EDF. Deux sont morts. L’atmosphère de l’époque, dans lesdits quartiers, était assez tendue : M Sarkozy, alors ministre de l’intérieur en pré campagne pour les présidentielles de 2007, usait depuis quelques temps de la tactique du feu sur la braise. Après avoir démantelé la police de proximité en même temps qu’il renforçait la répression massive du trafic de drogue, il venait de prononcer deux formules radicales. En juin à La Courneuve, il déclarait vouloir « nettoyer la cité au Kärcher », le 25 octobre, deux jours avant les événements de […]

Les prénoms : du rejet au désir de (re)connaître

« Madame, on prend une feuille simple ou une feuille double pour le contrôle ? » A question banale, réponse banale : « Une feuille double ou deux feuilles simples, ça n’a pas d’importance ». Mais voilà, suivent des rires étouffés, des coups d’œil complices et moqueurs glissés vers les uns et les autres. Quelque chose m’échappe. Devant mon air interrogateur, certains m’expliquent ce qui les amuse : « ben en fait, madame, vous avez dit  » ça n’a pas d’importance ». C’est comme « Sana » ». Sana étant le prénom d’une des élèves de la classe, qui me sourit en me disant « C’est pas grave, madame, j’ai l’habitude ». La plaisanterie est douteuse, certes, même si fréquente chez les adolescents. Je décide cependant de prendre le temps de la réflexion avant de gérer cet incident car il me paraissait assez symptomatique d’un ensemble d’élèves ayant des difficultés à vivre ensemble. Dès le mois de septembre, j’avais effectivement senti une ambiance particulière dans […]